Sabine
Laîné
| Novembre 2009 | ||||||||||
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Paul était fier d’avoir une fille aussi studieuse. Il ne s’interrogeait pas sur ce goût prononcé et immodéré pour la lecture, ni sur les raisons qui poussaient sa fille à lire tant, ni même sur ses choix de lecture. Pourtant...
Anna n’aimait pas les romans. Leur imaginaire détonnait la plupart du temps avec le sien. Ils étaient trop douceâtres, trop surréalistes, irréalistes. Ils sonnaient faux. Elle ne s’y retrouvait pas.
Il y en avait bien certains, qui n’étaient pas forcément de son âge d’ailleurs, et qui l’interpellaient parfois.
« Le rouge et le noir » par exemple. Anna admirait le destin inhabituel, extraordinaire et dramatique de Julien Sorel. Par son intelligence, il avait su séduire et tromper. Découvert, il était allé jusqu’au bout, jusqu’à la mort, avec fierté.
Quelle vie ! Quelle destinée ! Au moins ça, c’était vivre, laisser une trace, se démarquer, être quelqu’un, quelque chose ! Il valait mieux mourir jeune, que de ne rien vivre.
Il y avait aussi « Germinal ». Ce n’était pas qu’elle aimait ce livre. Disons plutôt qu’il l’aidait à vivre dans l’attente de quelque chose. La vie décrite par Zola lui paraissait tellement terrible, qu’elle se persuadait ainsi que sa vie, finalement, n’était pas si pénible.
Il y avait aussi « Poil de carotte », « Les misérables », toute cette littérature dans laquelle, elle cherchait à se retrouver, à s’identifier. Mais, elle restait toujours sur sa faim. Ces livres ne lui apportaient pas l’apaisement qu’elle recherchait. Cosette, ce n’était pas elle !
Lasse de chercher dans l’imaginaire d’auteurs aussi illustres que variés, elle pensa un jour qu’elle trouverait peut-être des réponses dans des livres relatant des histoires vraies.
Alors, elle se mit en quête.
Jusqu’à ce qu’un jour, elle tombe par hasard à la bibliothèque sur « L’histoire d’Helen Keller »*. En lisant les premières lignes, elle resta pétrifiée :
« A la mémoire de Maîtresse qui entraîna une petite fille hors des ténèbres et lui donna le monde... »
Hors des ténèbres et lui donna le monde ?
Anna sentit son sang la réchauffer brutalement. Sa tête tournait. C’était certain, elle avait enfin trouvé « le livre ».
Il était tard, la bibliothèque allait bientôt fermer. Alors, elle s’empressa d’en lire les premières pages pour s’assurer qu’elle ne se trompait pas.
C’était l’histoire d’une petite fille de six ans, qui vivait aux Etats Unis en 1886. Elle était née aveugle, sourde et muette. Personne n’était jamais parvenu à communiquer avec elle. Ses parents semblaient l’aimer mais s’être détournés d’elle, depuis la naissance d’un autre enfant. Son père la croyait dénuée de toute intelligence. Effectivement, elle ne s’exprimait qu’à travers des grognements ou de violentes colères. En fait, elle pensait et même beaucoup. Elle se posait une multitude de questions sur ce monde qui l’entourait, l’étouffait. Mais comment obtenir des réponses... Elle était prisonnière à l’intérieur d’elle-même.
Ce n’était pas possible !
Il y avait tellement de similitudes entre ce qu’elle ressentait et ce qu’Helen vivait !
Elle comprenait parfaitement ce que cette petite fille pouvait percevoir à l’intérieur d’elle-même, puisque c’était son jeu favori à elle, Anna.
Sauf qu’Anna avait choisi de se murer...
Il fallait absolument qu’elle lise ce livre.
A peine rentrée chez elle, elle s’y plongea et ne releva la tête qu’après l’avoir terminé. D’une traite.
Helen, cette petite fille était bien extraordinaire.
Tout comme Anna, elle avait souffert de longues années d’une solitude profonde, privée de tout contact avec l’extérieur.
Tout comme Anna, elle était très intelligente et avait développé un mode de pensées intérieures, aussi riche que particulier. Evidemment, elle était handicapée et les similitudes avec Anna s’arrêtaient là.
Mais son histoire était exemplaire.
Grâce à une préceptrice toute dévouée, elle était parvenue à sortir d’elle-même, à devenir humaine car jusque-là ses parents l’avaient laissée grandir comme un animal. Puis, elle avait compris le code que sa préceptrice tentait de lui apprendre, puis elle avait appris à lire et à parler le langage des signes, puis le braille, puis enfin elle avait étudié et était entrée à l’université. Elle y avait décroché des diplômes, avait appris des langues étrangères, avait écrit un livre. Elle était même parvenue à parler.
Anna était en admiration.
Voilà « Qui » elle aurait voulu être !
Franchement, qui aurait voulu être Helen !
Qui aurait voulu vivre ce destin sûrement exemplaire mais si douloureux !

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