Sabine
Laîné
| Novembre 2009 | ||||||||||
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Ce matin là, il faisait bon, presque chaud. Pourtant cette femme portait un chemisier à manche longue. Au moment de payer, elle tendit la main et Anna surprit une marque reconnaissable d’entre toutes, sur son bras. Un tatouage.
Son sang ne fit qu’un tour. Elle quitta aussitôt la file d’attente et sans hésiter alla rejoindre cette femme.
- « Excusez-moi... »
Anna regretta soudain sa hardiesse.
Qu’allait-elle lui dire maintenant ?
Sa demande risquait de blesser cette femme, de l’importuner ou pire, peut-être s’était-elle trompée ?
- « Excusez-moi... Vous ne me connaissez pas... »
- « Si, si ! Vous êtes la jeune fille toujours pensive. Je vous observe souvent. A quoi pensez-vous donc tout le temps ! »
Anna fut surprise par la réaction si spontanée et ouverte de cette femme. Elle l’avait aussi remarquée. C’était tant mieux, ce serait plus facile maintenant.
- « Oui, moi aussi je vous vois souvent... Je ne suis pas si pensive que ça, quand même !... »
Elle hésita encore un instant, puis se lança.
- « Enfin, voilà. J‘ai quelque chose à vous demander et c’est un peu délicat... »
La femme l’écoutait attentivement maintenant.
- « J’ai cru voir un tatouage sur votre bras... Serait-ce un matricule des camps ? »
La femme réajusta aussitôt sa manche. Son visage se figea.
- « Je ne voulais pas vous blesser. Excusez-moi. »
Il y eu un long silence. Sans protestation. Digne.
- « Oui, c’est bien un matricule. »
- « Excusez-moi. »
- « Mais cessez donc de vous excuser ! Il n’y a pas de mal. De toute façon, c’est comme ça. Il fait parti de moi vous savez... C’est bien qu’une toute jeune fille sache encore ce qu’il représente. Je vous remercie. Vous êtes la preuve que peut-être, on n’oubliera jamais. »
Anna en profita pour enfoncer le couteau et s’engouffrer dans l’embrasure du Souvenir.
- « Justement, voilà, je suis journaliste et j’ai en tête un reportage. Je ne sais pas trop comment vous en parlez. Avez-vous le temps deux minutes ? »
- « Le temps, c’est bien la seule chose qui me reste à mon âge ! Alors pourquoi pas, dîtes-moi toujours ! »
Anna, elle, n’avait pas trop le temps. Elle était attendue au journal pour la réunion de rédaction. Mais, elle ne pouvait laisser passer cette opportunité. Opportunité, qu’elle sentait être bien plus que cela. Elle en était sûre, elle tenait son sujet.
Elles s’installèrent toutes deux à la terrasse d’un café et une heure durant, Anna exposa son idée.
La femme avait perdu cet éclat dans les yeux mais elle écoutait.
Ceux d’Anna, au contraire, brillaient. Elle était très enthousiaste, elle expliquait ses motivations pacifistes, ses questionnements. Jusqu’à ce qu’elle réalise, qu’elle avait touché cette femme, bien plus qu’elle ne l’avait craint. Elle venait d’ouvrir une brèche dans sa mémoire, une cicatrice visiblement très douloureuse.
En avait-elle le droit ?
Elle douta subitement.
- « Bon, écoutez, je ne veux pas vous obliger à quoi que ce soit. J’imagine que ce ne doit pas être facile pour vous. Alors, je vous laisse mes coordonnées et vous me rappelez si vous voulez. »
« Quelle naïveté ! Pensait la femme. Cette petite ne s’imagine pas... Mais elle est si touchante... Non, je ne peux pas, je n’y arriverais pas ».
Plus que jamais crispée, elle serrait les dents au moment de quitter Anna, tout en lui promettant de la recontacter prochainement. Elle s’en voulait de mentir à cette gentille jeune fille mais il ne pouvait en être autrement. Vraiment.
Plusieurs semaines passèrent.
Anna ne voyait plus la femme. Elle ne la croisait plus dans la rue. Elle semblait avoir disparu. C’était sûr, elle la fuyait !
Anna s’en voulait pour sa maladresse. Elle avait été trop directe. Elle n’avait pas su écouter suffisamment les silences de cette femme et maintenant elle la fuyait.
Elle regrettait tellement...
Elle avait certainement désorganisé sa vie, peut-être même forcé cette femme à se reclure pour pouvoir l’éviter. Elle devait faire quelque chose. Elle irait à la boulangerie et laisserait un message à son attention. Elle s’excuserait.
Mais le soir même, Anna reçu un coup de téléphone.
- « Bonsoir... C’est Madame Léwandowski, la dame de la boulangerie... »
- « Ah oui ! Bonsoir ! Justement, je pensais à vous aujourd’hui et j’étais très inquiète de ne plus vous voir ces derniers temps. Je me suis dit que vous deviez vouloir me fuir. Je m’en suis tellement voulu de vous avoir abordée ainsi et je tenais à m’en excuser. »
- « Cessez donc de vous excuser tout le temps, Mademoiselle ! Je fuyais, c’est vrai, mais ce n’était pas vous que je voulais fuir. C’était mes souvenirs...
Il faut avouer que vous m’avez forcée à m’y replonger et que ça me fait très mal. Mais j’ai longuement réfléchi. Des jours, des nuits durant...
J’ai survécu... Parce que vous savez, là-bas, survivre, ce n’était pas qu’une question de volonté personnelle. Brutalement, pratiquant ou non, conscient ou non du fait, on nous rappelait notre appartenance à un peuple. C’était en son nom, qu’il nous fallait nous battre…
Mais à quel prix !... Aider les autres, s’entraider, c’était mourir, c’était se condamner soi-même... Y renoncer, ce n’était pas de la lâcheté, Mademoiselle, il fallait survivre... Vous ne pouvez pas vous imaginez, nous devenions sourds, aveugles, sans aucun sentiment humain. Ils voulaient nous déshumaniser et c’est peut-être ainsi que nous avons pu être sauvés...
En redevenant humain, cette culpabilité d’avoir survécu à la place d’un autre a été terrifiante...
Elle l’est toujours...
Mais j’ai survécu parce que c’était un devoir, un devoir envers mon peuple. Seulement, je ne suis pas allée jusqu’au bout... J’ai été lâche, je me suis renfermée sur mes souvenirs, j’ai voulu les oublier, je n’ai jamais témoigné. Témoigné pour eux, tous ceux qui sont tombés devant moi, sans que je ne puisse faire quoi que ce soit. Je devais survivre, survivre pour témoigner et je ne l’ai pas fait.
Cette culpabilité est réelle alors que celle d’avoir survécu est illusoire.
Voilà ce que vous êtes parvenue à me faire comprendre, Mademoiselle. Alors j’accepte... Sans compter, que ma vie a été bien longue et je pense que ce que j’ai à vous dire devrait vous intéresser. »
Elle venait de parler pendant plusieurs minutes, sans même laisser à Anna le temps d’intervenir.
De toute façon, ses premières confidences avaient été déjà si poignantes qu’Anna restait sans voix.
Oui, elle ne pouvait s’imaginer mais elle commençait déjà à entrapercevoir l’Horreur.
- « Nous pourrions nous rencontrer chez moi ? J’habite au 7 de la rue, nous sommes voisines, je crois ? Demain
9 heures ? »
- « Oui, oui, très bien, balbutia Anna. Je vous remercie. »
- « Non, c’est moi. Vous m’avez redonné l’espoir et à mon âge, c’est une chose qui compte. »
Sa voix avait repris toute sa vigueur et sa gaieté.
- « Et comment dois-je vous appeler, Mademoiselle ? »
- « Anna. »
- « Anna ?... A la française, je suppose...
Vous n’allez pas me croire, je m’appelle aussi Hannah : H.A.N.N.A.H. !
Cela signifie grâce en hébreu et ce prénom vous va très bien, ma petite Anna.
Et bien, je vais vous laisser maintenant. Nous allons avoir toutes deux une dure journée, demain... »
Anna raccrocha et resta plantée à côté du téléphone, comme anesthésiée.
Il fallait qu’elle digère tout ce qu’elle venait d’entendre.
Certes, c’était génial. La femme avait accepté.
Mais Anna réalisait du même coup que ce n’était que le début d’une longue épreuve. Elle redoutait son empathie. Elle savait qu’elle souffrirait au moins autant qu’Hannah.
Hannah ! Anna !
Anna allait bientôt devenir Hannah.
Anna allait entrer dans la peau d’Hannah, dans sa cicatrice, dans sa souffrance.
Sauf qu’H anna H, avec ses deux « H », dressés comme deux tours protectrices, avait survécu.
Elle, la petite a nn a n’avait que deux « a » minuscules pour la protéger de l’extérieur. Et surtout, pour contenir ses deux « haines » à l’intérieur...
a nn a survivrait-elle aussi aux souvenirs d’ H anna H ?
Elle avait voulu devenir journaliste. Pour témoigner. Devenir un instrument au service de la justice, de la vérité. Mais ce serait la première fois qu’elle aurait réellement l’occasion de le faire.
Il faudrait qu’elle y parvienne, sans parti pris, avec humilité.
Dire, ce n’était pas faire dire, c’était écouter et retranscrire le plus fidèlement possible.
Contrairement à ses habitudes, Anna ne prépara rien, aucune question.
Elle écouterait juste.

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